Les non-dupes errent
13 novembre 1973

Je recommence. Je recommence puisque j’avais cru pouvoir finir. C’est ce que j’appelle ailleurs la passe : je croyais que c’était passé. Seulement voilà : cette créance – « je croyais que c’était passé » – cette créance m’a donné l’occasion m’apercevoir de quelque chose. C’est même comme ça, ce que j’appelle la passe. Ça donne l’occasion tout d’un coup de voir un certain relief ; un relief de ce que j’ai fait jusqu’ici. Et c’est ce relief qu’exprime exactement mon titre de cette année, celui que vous avez pu lire, j’espère, sur l’affiche, et qui s’écrit :

les non-dupes errent.

Ça sonne drôlement, hein ? C’est un petit air de ma façon. Ou pour mieux dire les choses, une petite « erre », e, deux r, e.

Vous savez peut-être ce que ça veut dire, une erre ? C’est quelque chose comme la lancée. La lancée de quelque chose quand s’arrête ce qui la propulse. Elle continue de courir encore. Il n’en reste pas moins que ça sonne strictement de la même façon que les noms du père. A savoir ce dont j’ai promis de ne parler plus jamais. Voilà. Ceci en fonction de certaines gens que j’ai pas plus à qualifier, qui, au nom de Freud, m’ont justement fait suspendre ce que je me projetais d’énoncer des noms du père. Ouais. Évidemment, c’est pour ne leur donner en aucun cas le réconfort de ce que j’aurais pu leur apporter, en fait : certains de ces noms qu’ils ignorent parce qu’ils les refoulent. Ça aurait pu leur servir. C’est à quoi je ne tenais pas précisément. De toute façon, je sais qu’ils ne les trouveront pas tout seuls, qu’ils ne les trouveront pas, tels qu’ils sont partis, sur l’erre, e, deux r, e, de Freud. C’est-à-dire sur la façon dont sont constituées les sociétés psychanalytiques. Voilà.

Alors, les non-dupes errent et les noms du père qui consonnent si bien, qui consonnent d’autant mieux que contrairement, comme ça, à un penchant qu’ont les personnes qui se croient lettrées à faire des liaisons même quand il surgit d’un « s », on ne dit pas « les non-dupes z’errent », on ne dit pas non plus « les cerises z’ont bon goût », on dit : « les cerises ont bon goût » et « les non-dupes errent ». Ça consonne. Ça, c’est les richesses de la langue. Et j’irai même plus loin – c’est une richesse que n’ont pas toutes les langues, mais c’est bien pour ça qu’elles sont variées. Mais ce que j’avance, de ces rencontres qu’on qualifie de mots d’esprit, peut-être que j’arriverai avant la fin de cette année à vous faire sentir – à vous faire sentir un peu mieux ce que c’est que le mot d’esprit. Et je vais même tout de suite en avancer quelque chose.

Dans ces deux... « termes » mis en mots, des noms du père et des non-dupes qui errent, c’est le même savoir. Dans les deux. C’est le même savoir au sens où l’inconscient c’est un savoir dont le sujet peut se déchiffrer. C’est la définition du sujet, qu’ici je donne. Du sujet tel que le constitue l’inconscient. Il le déchiffre, celui qui d’être parlant est en position de procéder à cette opération, qui est même jusqu’à un certain point, forcé, jusqu’à ce qu’il atteigne un sens. Et c’est là qu’il s’arrête, parce que... parce qu’il faut bien s’arrêter. On ne demande que ça, même ! On ne demande que ça parce qu’on n’a pas le temps. Alors il s’arrête à un sens, mais le sens auquel on doit s’arrêter, dans les deux cas, quoique ce soit le même savoir, ce n’est pas le même sens.

Ce qui est curieux.

Et qui nous fait toucher du doigt tout de suite que ce n’est pas le même sens, seulement pour des raisons, d’orthographe. Ce qui nous laisse soupçonner quelque chose. Quelque chose dont vous pouvez voir, en fait, l’indication dans ce que j’ai, dans quelques-uns de mes Séminaires précédents, marqué des rapports de l’écrit au langage.

Ne vous étonnez pas trop, enfin, qu’ici je laisse la chose à l’état d’énigme, puisque l’énigme, c’est le comble du sens. Et ne croyez pas même que, à l’occasion, il ne reste pas là, à propos de ce rapprochement, de cette identité phonématique, des noms du père et des non-dupes errent, ne croyez pas qu’il n’y ait pas d’énigme pour moi-même et c’est bien de ça qu’il s’agit.

C’est bien de ça qu’il s’agit, et de ceci : qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que j’imagine comprendre. Ça éclaire le sujet au sens où je l’ai dit tout à l’heure, et ça vous donne du travail. Il faut bien le dire, pour moi, il n’y a rien de tuant comme de vous donner du travail... mais enfin, c’est mon rôle !

Le travail, tout le monde sait d’où ça vient, dans la langue, dans la langue où je vous jaspine. Vous avez peut-être entendu parler de ça, ça vient de tripalium – qui est un instrument de torture. Et qui était fait de trois pieux. Au Concile d’Auxerre, on a dit qu’il ne convenait pas aux prêtres ni aux diacres d’être à côté de cet instrument au moyen de quoi torquentur rei, sont tourmentés les coupables. Ça ne convient pas que le prêtre, ni que le diacre, soient là (ça les ferait peut-être bander).

Il est en effet bien clair que le travail, tel que nous le connaissons par l’inconscient, c’est ce qui fait des rapports – des rapports à ce savoir dont nous sommes tourmentés – c’est ce qui fait de ces rapports la jouissance.

Donc j’ai dit : pas d’objection à ce que j’imagine. Je n’ai pas dit « je m’imagine ». C’est vous qui vous imaginez comprendre. C’est-à-dire que dans ce « vous-vous », vous imaginez que c’est vous qui comprenez, mais moi je n’ai pas dit que c’était moi, j’ai dit « j’imagine ». Quant à ce que vous vous imaginiez, j’essaye de tempérer la chose. Je fais tout ce que je peux, en tout cas, pour vous en empêcher. Parce qu’il ne faut pas comprendre trop vite, comme je l’ai souvent souligné.

Ce que j’ai avancé, pourtant, avec ce « j’imagine », à propos du sens, c’est une remarque qui sera celle que j’avance cette année. C’est que l’imaginaire, quoi que vous en ayez entendu, par ce que vous vous imaginez comprendre – c’est que l’imaginaire, c’est une « dit-mansion », comme vous savez que je l’ai écrit, aussi importante que les autres. Ça se voit très bien dans la science mathématique. Je veux dire dans celle qui est enseignable parce qu’elle concerne le réel que véhicule le symbolique. Qui ne le véhicule d’ailleurs que de ce qui constitue le symbolique, se soit toujours chiffré. L’imaginaire c’est ce qui arrête le déchiffrage, c’est le sens. Comme je vous l’ai dit, il faut bien s’arrêter quelque part, et même le plus tôt qu’on peut.

L’imaginaire, c’est toujours une intuition de ce qui est à symboliser. Comme je viens de le dire, quelque chose à mâcher, « à penser », comme on dit. Et pour tout dire, une vague jouissance. Le branlage humain est plus varié qu’on ne croit, quoiqu’il soit limité par quelque chose qui tient au corps, au corps humain, à savoir ce qui, dans l’état actuel des choses – mais justement c’est pas fini, il peut peut-être venir autre chose – dans l’état actuel des choses, assure la dominance de l’oyiV, dans le peu que nous en savons, de ce corps, c’est-à-dire l’anatomie.

Cette dominance de l’oyiV, c’est ce qui fait que... c’est ce qui fait quand même qu’il y a toujours de l’intuition dans ce dont part le mathématicien. Je vous ferai peut-être cette année sentir le nœud (c’est bien le cas de le dire), le nœud de l’affaire, à propos de ce qu’ils appellent – je parle des mathématiciens, je n’en suis pas, je le regrette – de ce qu’ils appellent « l’espace vectoriel ».

C’est très joli de voir comment cette affaire, qui est peut-être enfin, certains d’entre vous doivent en avoir entendu vaguement parler, je peux leur affirmer en tout cas, que c’est vraiment le dernier grand pas de la mathématique, ça part comme ça d’une intuition philosopharde l’Ausdehnungslehre : la math (Lehre c’est ce qui s’enseigne), la math de l’extension, qu’il appelle ça, Grassmann. Et puis il sort de là l’espace vectoriel et le calcul du même nom, n’est-ce pas, c’est-à-dire quelque chose de tout à fait mathématiquement enseignable, si je puis dire, de strictement symbolisé, et qui, à la limite, enfin, peut... peut fonctionner par une machine, hein ?

Elle, elle n’a rien à y comprendre.

Pourquoi faut-il revenir à comprendre (on reparlera de l’espace vectoriel, laissez-moi simplement me contenter aujourd’hui d’une annonce), pourquoi faut-il revenir à comprendre, c’est-à-dire à imaginer, pour savoir où appliquer l’appareil ?

More geometrico. La géométrie, enfin, la plus bête de la terre, celle qu’on vous a enseignée au lycée, celle qui procède du découpage à la scie de l’espace : vous sciez l’espace en deux, puis après ça l’ombre de sciage vous la coupez par une ligne, et après ça vous marquez un point... bon. C’est quand même amusant que more geometrico ait paru comme ça pendant des siècles être le modèle de la logique. Je veux dire que c’est ce que Spinoza écrit en tête de l’Éthique. Enfin, c’était comme ça avant que la logique en ait pris quand même certaines leçons, des leçons telles qu’on en est... arrivé à vider l’intuition, n’est-ce pas ? et que, actuellement, c’est quand même à l’extrême dans un livre de mathématiques, de ces mathématiques modernes que l’on sait exécrables (aux dires de certains), on peut se passer pendant beaucoup de chapitres de la moindre figure. Mais quand même – et c’est bien là l’étrange – on y vient. On finit toujours par y venir.

Alors j’avance, j’avance ceci pour vous cette année : on y vient toujours, ce n’est pas parce que la géométrie se fait dans l’espace intuitif, n’est-ce pas, la géométrie des Grecs, enfin, dont on peut dire que... c’était pas mal, mais enfin ça cassait pas les manivelles.

C’est pour une autre raison qu’on y vient. Singulièrement, je vous la dirai : c’est qu’il y a trois dimensions de l’espace habité par le parlant, et que ces trois dit-mansions, telles que je les écris, s’appellent le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel. C’est pas tout à fait comme les coordonnées cartésiennes ; c’est pas, parce qu’il y en a trois, ne vous y trompez pas. Les coordonnées cartésiennes relèvent de la vieille géométrie. C’est parce que... c’est parce que c’est un espace, le mien, tel que je le définis de ces trois dit-mansions, c’est un espace dont les points se déterminent tout autrement. Et c’est ce que j’ai essayé (comme ça dépassait peut-être mes moyens, c’est peut-être ça qui m’a donné l’idée de laisser tomber la chose) c’est une géométrie dont les points – pour ceux qui étaient là, j’espère, l’année dernière – dont les points se déterminent du coinçage de ce dont vous vous souvenez peut-être, que j’ai appelé « mes ronds de ficelle ».

Parce que il y a peut-être un autre moyen de faire un point que de commencer par scier l’espace, puis ensuite déchirer la page, puis avec la ligne qui, on ne sait pas d’où, flotte entre les deux, casser cette ligne, et dire : c’est ça le point ; c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire rien : c’est peut-être s’apercevoir que, rien qu’à en prendre trois, de ces ronds de ficelle, tel que je vous l’ai expliqué, quand ils sont trois, bien que si vous en coupiez un, les deux autres ne sont pas liés, ils peuvent, rien que d’être trois (avant ce trois les deux restant séparés), rien que d’être trois, se coincer de façon à être inséparables. D’où le coinçage.

Le coinçage s’écrit quelque chose comme ça : à savoir, que si vous tirez quelque part sur un quelconque de ces ronds de ficelle, vous voyez qu’il y a un point, un point qui est « quelque part par là » où les trois se coincent.

C’est un petit peu différent de tout ce qu’on a élucubré jusqu’ici more geometrico, car ça exige qu’il y ait trois ronds de ficelle, quelque chose d’autrement consistant que ce vide avec lequel on opère sur l’espace ; il en faut trois, toujours, en tout cas pour déterminer un point. Je vous réexpliquerai ça mieux encore, c’est-à-dire en long et en large, mais je vous fais remarquer que ça part, ça part, cette notion, d’une autre façon d’en opérer avec l’espace, avec l’espace que nous habitons réellement... si l’incon- scient existe. Ca part d’une autre façon de considérer l’espace ; et qu’en qualifiant ces trois dimensions, en les épinglant des termes mêmes que j’ai paru jusqu’ici justement différencier des termes de Symbolique, d’Imaginaire et de Réel, ce que je suis en train d’avancer, c’est qu’on peut les faire strictement équivalents.

C’est une question que se pose Freud à la fin de La science des rêves, à l’avant-dernière page : il se pose la question de ce en quoi ce qu’il appelle – et on voit bien qu’il ne l’appelle plus avec tellement de certitude, qu’il ne l’épingle plus de quelque chose qui la séparerait – ce qu’il appelle réalité, qu’il qualifie de « psychique » ; qu’est-ce que ça peut avoir à faire avec le réel ?

Alors là, il vacille, il vacille encore un peu, et il s’accroche à la réalité matérielle, mais qu’est-ce que ça veut dire, la « réalité matérielle » dans ses rapports avec la « réalité psychique » ?

Nous allons donc, nous allons donc essayer de les distinguer, de garder encore une once de distinction entre ces trois catégories, tout en marquant ce que je mets à l’ordre du jour, à savoir de bien marquer que, comme dimensions de notre espace – notre espace habité en tant qu’êtres parlants – ces trois catégories sont strictement équivalentes.

On a déjà pour ça le truc, hein ! On les désigne par des lettres. C’est là le frayage tout à fait nouveau de l’algèbre, et vous voyez là l’importance de l’écrit. Si j’écris R.I.S. (Réel, Imaginaire, Symbolique), ou mieux : Réel, Symbolique, Imaginaire (vous verrez tout à l’heure pourquoi je corrige), vous les écrivez en lettres majuscules, vous ne pouvez pas faire autrement, et il en reste pour vous comme ça, adhérant, en quelque sorte, à la chose, simplement question d’écriture, c’est tout à fait hétérogène, vous allez continuer comme ça parce que vous avez toujours compris – vous avez toujours compris mais à tort – que le progrès, le pas en avant c’était d’avoir marqué l’importance écrasante du Symbolique au regard de ce malheureux Imaginaire par lequel j’ai commencé, j’ai commencé en tirant dessus à balles, enfin, sous le prétexte du narcissisme ; seulement figurez-vous que, l’image du miroir, c’est tout à fait réel qu’elle soit inversée. Et que même avec un nœud, surtout avec un nœud, et malgré l’apparence, car vous imaginez peut-être qu’il y a des nœuds dont l’image dans le miroir peut être superposée au nœud lui-même ? Il n’en est rien.

L’espace – j’entends l’espace, comme ça, intuitif, géométrique – est orientable. Il n’y a rien de plus spéculaire qu’un nœud. Et c’est bien pour ça (c’est bien pour ça...) que c’est tout autre chose si ces mêmes R. S. I. ( grand R, grand S, grand I ) vous prenez le parti de les écrire – voyez là où gît l’astuce – de les écrire petit a, petit b, petit c. Là tout le monde sent que, tout au moins ça les rapproche, hein ? un a vaut un b, un b vaut un c, et... et ça tourne en rond, comme ça. C’est même là-dessus qu’est fondée la combinatoire. C’est là-dessus qu’est fondée la combinatoire et c’est pour ça que quand vous mettez les trois lettres à la suite, eh bien, il n’y a pas plus de six façons de les ordonner. C’est-à-dire, selon la loi factorielle qui préside au truc, c’est 1 multiplié par 2 multiplié par 3 : ça fait 6, hein ? Dès que vous en avez quatre, il y a vingt-quatre façons de les ordonner.

Seulement si, si pour vous soumettre à une conception de l’espace où le point se définit par la façon que je viens de montrer, par le coinçage – pardonnez-moi aujourd’hui de ne pas écrire bien tout ça, en figures, au tableau, je le ferai dans la suite – vous vous apercevez que ce n’est pas en raison, comme ça, d’une scansion qui va du meilleur au pire, du Réel à l’Imaginaire, en mettant au milieu le Symbolique, c’est pas en raison d’une préférence quelconque, que vous devez vous apercevoir que, à prendre les choses par le coinçage, autrement dit par le nœud borroméen : un rond de ficelle est le Réel, un rond de ficelle est le Symbolique, un rond de ficelle est l’Imaginaire, eh bien, ne croyez pas que toutes les façons de faire ce nœud soient les mêmes.

Il y a un nœud lévogyre et un nœud dextrogyre.

Et ceci même, même si vous avez écrit les trois dimensions de l’espace que je définis comme étant l’espace par l’être parlant habité, même si vous n’avez défini ces dimensions par des petites lettres, même si ces dimensions vous les définissiez par petit a, petit b, petit c, que vous n’y mettiez aucun accent de contenu diversement préférentiel, vous vous apercevez que, si vous écrivez a, b, c, il y a une première série, et malgré vous vous la qualifierez de la bonne : la série que j’appelle lévogyre, qui sera petit a, petit b, petit c, puis petit b, petit c, petit a, puis petit c, petit a, petit b, c’est-à-dire qu’il y a la série – la série lévogyre, qui laisse toujours un certain ordre, qui est justement l’ordre a, b, c, : c’est le même qui est conservé dans b, c, a. Et que petit c vienne en tête n’a aucune importance. Il vous est licite d’imaginer, puisque c’est le grand I que j’ai épinglé du petit c, d’imaginer la réalité du Symbolique.

Ce qu’il suffit, c’est que le Réel, lui reste avant.

Et ne croyez pas pour autant que cet « avant » du Réel par rapport au Symbolique, ce soit à soi tout seul une garantie quelconque de quoi que ce soit ! Parce que, si vous retranscrivez le a, b, c, de la première formule, vous aurez à savoir ce qui réalise le Symbolique de l’imaginaire.

Eh bien, ce qui réalise le Symbolique de l’imaginaire, qu’est-ce que c’est d’autre que la religion ? Ce qui réalise, en termes propres, le symbolique de l’imaginaire, c’est bien ce qui fait que la religion n’est pas près de finir. Et ça nous met, nous, analystes, du même côté, du côté lévogyre, par quoi imaginant ce qu’il s’agit de faire, imaginant le Réel du Symbolique, notre premier pas, fait depuis longtemps, c’est la mathématique, et le dernier, c’est ce à quoi nous conduit la considération de l’inconscient, pour autant que c’est de là que se fraye – je le professe depuis toujours – c’est de là que se fraye la linguistique.

C’est-à-dire que c’est à étendre le procédé mathématique qui consiste à s’apercevoir de ce qu’il y a de Réel dans le Symbolique, que c’est par là qu’est pour nous dessiné un nouveau passage.

L’imaginaire n’a donc pas à être placé à un quelconque rang. C’est l’ordre qui importe, et dans l’autre ordre, dextrogyre, curieusement, vous avez la formule a, c, b, moyennant quoi c’est au second temps que c vient en tête, mais b est avant a, et au troisième temps, c’est b, a, c, c’est-à-dire trois termes dont nous verrons que, s’ils ne comptent pas pour peu dans le discours, ça n’en est pas moins là d’où sortent quelques structurations distinctes, qui sont justement toutes celles dont se supportent d’autres discours, ceux seulement que les discours lévogyres permettent, de par l’espace qu’ils déterminent, de démontrer – non pas certes comme ayant eu un temps leur efficacité, mais comme à proprement parler « mis en cause » par les autres discours. Et je ne fais preuve là d’aucune partialité, puisque je nous mets du même côté où la religion fonctionne.

Je n’en dirai pas plus aujourd’hui. Mais ce que j’avance est ceci : si dans la langue la structure, il faut l’imaginer, est-ce que ce n’est pas là ce que j’avance par la formule : les non-dupes errent ?

Comme ça n’est pas immédiatement accessible, je vais essayer de vous le montrer.

Il y a quelque chose dans l’idée de la duperie, c’est qu’elle a un support : c’est la dupe.

Il y a quelque chose d’absolument magnifique dans cette histoire de la dupe, c’est que la dupe (si vous me le permettez) la dupe est considérée comme stupide. On se demande vraiment pourquoi. Si la dupe est vraiment ce qu’on nous dit – je parle étymologiquement, ça n’a aucune importance –, si la dupe c’est cet oiseau qu’on appelle « la huppe », la huppe parce qu’elle est « huppée », naturellement rien ne justifie que huppée ça se dise la huppe, il n’en reste pas moins que c’est comme ça qu’elle est appréciée dans le dictionnaire – la dupe, c’est l’oiseau, paraît-il, qu’on prend au piège, justement, de ce qu’elle soit « stupide ».

On ne voit absolument pas pourquoi une huppe serait plus stupide qu’un autre oiseau, et la chose qui me paraît remarquable, c’est l’accent que met le dictionnaire pour préciser qu’elle est du féminin. La dupe est « la ».

Il y a quelque part un machin que j’ai relevé, que j’ai relevé dans le Littré. que ce soit une faute, que La Fontaine ait fait dupe masculin. Il a « osé » écrire quelque part :

Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,

Un des dupes un jour alla trouver un sage.

« Ceci est tout à fait fautif, marque bien le Littré, on ne dit pas un dupe, pas plus qu’on ne peut dire un linotte pour qualifier un étourdi. » Voilà une forte raison.

L’intéressant, C’est de savoir de quel genre est « le non-dupe ». Vous voyez ? Je dis tout de suite : le non-dupe. Est-ce que c’est parce que, ce qui est pointé du non, c’est neutre ? Je n’en trancherai pas ; mais il y a une chose en tout cas claire, c’est que le pluriel, d’être non marqué, fait vaciller complètement cette référence féminine. Et il y a quelque chose, enfin, qui est encore plus drôle, que j’ai – je ne peux pas dire que j’ai trouvé dans Chamfort – j’ai trouvé aussi dans le dictionnaire, dans un autre, cette citation de Chamfort, mais c’est quand même pas mal, enfin, que ce soit au mot « dupe » que j’ai relevé ceci : « Une des meilleures raisons, écrit Chamfort, qu’on puisse avoir de ne se marier jamais (ah ! c’est qu’on est pas tout à fait la dupe d’une femme tant qu’elle n’est pas la vôtre ». La vôtre ! Votre femme, ou votre dupe. Ça, c’est quelque chose, tout de même, qui paraît, enfin... éclairant, hein ?

Le mariage comme duperie réciproque.

C’est bien en quoi je pense que le mariage c’est l’amour : les sentiments sont toujours réciproques, ai-je dit. Alors... Si le mariage l’est à ce point-là... C’est pas sûr, hein ! Enfin, si je me laissais un peu aller à la glissade, je dirais que – c’est ce que veut dire Chamfort, aussi sans doute – : une femme ne se trompe jamais. Pas dans le mariage, en tout cas. C’est en quoi la fonction de l’épouse n’a rien d’humain.

Nous approfondirons ça une autre fois.

J’ai parlé de non-dupe. Et je semble l’avoir marqué, enfin, d’une irrémédiable faiblesse, en disant que... que ça « erre ». Seulement, il faudrait bien savoir ce que ça veut dire : « ça erre ».

Je vous ai déjà tout à l’heure un petit peu indiqué que errer (enfin, vous allez quand même vous reporter au dictionnaire Bloch et von Wartburg, parce que je ne vais pas passer mon temps à vous faire de l’étymologie, n’est ce pas ?) sachez simplement qu’il y a quelque chose que l’étymologie, ce qui veut dire simplement pointer l’usage au cours des temps, que l’étymologie rend parfaitement manifeste, n’est-ce pas ? c’est que, exactement comme dans mon titre Les Non-dupes errent et Les Noms du père, hein, c’est exactement la même chose pour le mot « erre », ou plus exactement pour le mot « errer ».

« Errer » résulte de la convergence de error (erreur), avec quelque chose qui n’a strictement rien à faire, et qui est apparenté à cette erre dont je vous parlais tout à l’heure, qui est strictement le rapport avec le verbe iterare. Iterare, en plus ! Car si ce n’était que ça, ce ne serait rien, est là uniquement pour iter ce qui veut dire voyage. C’est bien pour ça que le chevalier errant est simplement le chevalier itinérant.

Seulement, quand même, errer vient de iterare, qui n’a rien à faire avec un voyage, puisque ça veut dire répéter, de iterum (re !). Néanmoins, on ne se sert de cet iterare que pour ce qu’il ne veut pas dire, c’est-à-dire, comme le démontrent les développements qu’on a donnés à ce verbe errer au sens d’errance, c’est-à-dire en faisant du chevalier errant un chevalier itinérant.

Eh bien, c’est là la pointe de ce que j’ai à vous dire, considérant la différence, la différence qui se... s’épingle de ce qu’il en est des non-dupes. Si les non-dupes sont ceux ou celles qui se refusent à la capture de l’espace de l’être parlant, si ce sont ceux qui en gardent, si je puis dire, leurs coudées franches, il y a quelque chose qu’il faut savoir imaginer, c’est l’absolue nécessité qui en résulte, d’une non pas errance, mais erreur.

C’est à savoir que pour tout ce qui est de la vie et du même coup de la mort, il y a une imagination qui ne peut que supporter tous ceux qui, de la structure, se veulent non-dupes, c’est ceci : c’est que leur vie n’est qu’un voyage.

La vie, c’est celle du viator.

Ceux qui dans ce bas monde – comme ils disent – sont comme à l’étranger.

La seule chose dont ils ne s’aperçoivent pas, c’est que rien qu’à faire ressurgir cette fonction de l’étranger, ils font surgir du même coup le tiers terme, la troisième dimension, celle grâce à quoi des rapports de cette vie, ils ne sortiront jamais, si ce n’est d’être alors plus dupes encore que les autres, de ce lieu de l’autre, pourtant, qu’avec leur Imaginaire ils constituent comme tel.

L’idée de genesiV, de développement, comme on dit, de ce qui serait je ne sais quelle norme, grâce à quoi un être qui ne se spécifie que d’être parlant, dans tout ce qu’il en est de ses affects, justement, serait commandé par je ne sais quoi que quiconque est bien incapable de définir, qui s’appelle le développement. Et c’est à quoi, en voulant réduire l’analyse, on manque, on fait l’erreur complète, l’erreur radicale quant à ce qu’il en est de ce que découvre l’inconscient.

S’il y a quelque chose que nous dit Freud, et là, c’est sans ambiguïté : « Und (c’est le dernier paragraphe de la Traumdeutung) der Wert des Traumes für die Kenntnis der Zukunft ».

Et c’est là que c’est joli.

Parce qu’on croit qu’en écrivant ceci, Freud fait allusion à la fameuse valeur de divination des rêves. Mais ne pouvons nous pas le lire autrement ? C’est-à-dire nous dire, et la valeur du rêve pour la connaissance de ce qui va en résulter dans le monde, de la découverte de l’inconscient ; c’est à savoir, si, par hasard, un discours faisait que d’une façon de plus en plus répandue, on sache – on sache – ce que dit la fin du paragraphe de Freud, c’est à savoir que cet avenir tenu par le rêveur pour présent, est gestaltet, structuré par l’indestructible demande en tant qu’elle est toujours la même : zum Ebenbild.

C’est à savoir que si vous voulez je vais vous mettre quelque chose ici :

qui serait ce voyage, à savoir ce développement, comme ça, ponctué, de la naissance à la mort.

Qu’est-ce que Freud, de par le surgissement de l’inconscient nous indique ? C’est que en quelque point qu’on soit de ce prétendu voyage, la structure, de quelque façon que je la crayonne ici, peu importe :

la structure, c’est-à-dire le rapport à un certain savoir, la structure, elle, n’en démord pas. Et le « désir », comme on traduit improprement, est strictement, durant toute la vie, toujours le même. Simplement des rapports d’un être particulier dans son surgissement, dans son surgissement dans un monde où déjà c’est ce discours qui règne, il est parfaitement déterminé, quant à son désir, du début jusqu’à la fin.

C’est bien en quoi ce n’est qu’à... qu’à ne plus se vouloir dupe de la structure, qu’on s’imagine de la façon la plus folle, que la vie est tissée de je ne sais quels contraires de pulsions de vie et de pulsions de mort, c’est déjà quand même flotter un tout petit peu plus haut, enfin, que la notion – la notion de toujours, du voyage.

Ceux qui ne sont pas dupes de l’inconscient, c’est-à-dire qui ne font pas tous leurs efforts pour y coller, n’est-ce pas, qui ne voient la vie que du point de vue du viator, – c’est bien comme ça d’ailleurs, que sont surgies... enfin... toute une étape de la logique, celle dont après-coup, bien sûr, et avec je ne sais quelles conséquences, sont apparues ces choses, dont on ne voit même pas à quel point c’est un paradoxe, n’est-ce pas : tous les hommes sont mortels.

C’est-à-dire que j’ai dit voyageurs, hein.

Socrate est un homme – et il est un homme, il est un homme, si il veut bien, hein, il est un homme si il s’y précipite lui-même, n’est-ce pas, c’est bien d’ailleurs ce qu’il fait, et c’est bien en quoi d’ailleurs, le fait qu’il l’ait demandée, la mort, il y a quand même une toute petite différence ; mais cette différence n’a pas empêché la suite d’être absolument fascinante. Ça n’a pas non plus été plus mauvais pour ça... Avec son hystérie, il a permis une certaine ombre de science : celle qui justement se fonde sur cette logique catégorique... C’était un très mauvais exemple.

Mais ça doit… hein. En tout cas cette fonction imaginaire essentiellement du viator, doit nous mettre en garde contre toute métaphore qui procède de la voie. Je sais bien que la voie, la voie dont il s’agit, le Taô, elle s’imagine être dans la structure. Mais est-ce bien sûr qu’il n’y ait qu’une Voie ? Ou même que la notion de la voie, de la méthode, vaille quoi que ce soit ? Est-ce que ça ne serait pas en nous forgeant une toute autre éthique, une éthique qui se fonderait sur le refus d’être non-dupe, sur la façon d’être toujours plus fortement dupe de ce savoir, de cet inconscient, qui en fin de compte est notre seul lot de savoir.

Je sais bien quel y a cette sacrée question de la vérité, hein. Nous n’allons pas comme ça, après ce que je vous en ai dit, et en y revenant et en y retournant, nous mettre à y coller sans savoir que c’est un choix, puisqu’elle ne peut que se mi-dire. Et qu’après tout, ce que nous choisissons d’en dire, il y a toujours derrière un désir, une « intention », comme on dit.

C’est là-dessus qu’est fondé, enfin, toute la phénoménologie, je parle de celle de Husserl. Selon, comme ça, que vous variez les « bouts à dire » de la vérité, bien entendu, voir ce que ça donne comme trucs : il y a des choses bien drôles.

Je ne voudrais pas compromettre Dieu, trop, dans cette affaire, chacun sait que je considère que… il est plutôt de 1’ordre du super-chéri ; alors pourquoi est-ce qu’il dirait toujours la vérité, alors que ça va aussi bien s’il est totalement trompeur hein ? En admettant qu’il ait fait le Réel, il y est d’autant plus soumis que... justement, si c’est lui qui l’a fait, alors, pourquoi pas ?

Je crois que c’est en fin de compte comme ça qu’il faut interpréter la fameuse histoire de Descartes, n’est-ce pas, le malin génie. Ben, le malin génie, c’est lui, et ça marche comme ça, plus il sera malin, plus ça ira. C’est même pour ça qu’il faut être dupe.

Il faut être dupe, c’est-à-dire coller, coller à la structure.

Bien, ben écoutez, j’en ai ma claque.